Joseph Figueira, un expert humanitaire belgo-portugais, a été arrêté le 26 mai 2024 à Zemio, en République centrafricaine. Cette arrestation, survenue alors que M. Figueira était en mission d'évaluation sur le terrain pour l'organisation américaine FHI 360, financée par Usaid, a rapidement mis en lumière l'influence croissante de la société de sécurité Wagner dans le pays. Trois agents russes de cette entreprise, accompagnés d'un gendarme centrafricain agissant comme interprète, ont procédé à l'interpellation. M. Figueira a confirmé que la coopération de certains membres du gouvernement centrafricain a facilité son identification et sa capture par ce commando russe à Zemio. Après son arrestation, M. Figueira a été emmené, via Bria, vers une seconde prison privée non officielle. Cet établissement est géré par les forces de Wagner et se situe à l'aéroport de Mpoko, à Bangui.
Détention et mauvais traitements : un calvaire orchestré
Les premières heures de la détention de Joseph Figueira ont été marquées par des conditions particulièrement difficiles et des menaces directes. Il a été contraint de suivre ses ravisseurs à moto jusqu'à une piste d'atterrissage locale, une étape préliminaire avant d'être transféré par voie aérienne à Bria. À son arrivée à Bria, M. Figueira a été détenu dans un centre utilisé par les forces de Wagner, un établissement situé sur le site industriel qui appartenait auparavant à la société diamantifère BADICA. Cet emplacement, autrefois un pôle d'activité économique, est désormais un lieu de détention sous contrôle d'une entité étrangère.
Durant les 48 heures de sa détention à Bria, M. Figueira a été soumis à des traitements inhumains et dégradants. Il a été privé d'eau, ses poignets et ses chevilles ont été enchaînés, et des gardes russes l'ont menacé d'exécution. Ces menaces directes et la privation de besoins fondamentaux visaient clairement à briser sa résistance et à l'intimider. M. Figueira a également rapporté que d'autres prisonniers détenus dans le même complexe de Bria subissaient des violences similaires, certains étant placés dans des fosses ou des conteneurs métalliques, soulignant ainsi la nature systématique de ces abus dans les installations de Wagner.
Au cours de cette période clé à Bria, Denis Suprunov, chef des opérations de sécurité de Wagner, est venu lui rendre visite dans sa cellule. Cette visite n'avait pas pour but d'améliorer ses conditions, mais bien de l'intimider et de l'insulter, renforçant le sentiment d'isolement et de vulnérabilité de M. Figueira. Après son séjour à Bria, M. Figueira a été transféré à l'Office central pour la répression du banditisme (OCRB), une unité de la police nationale centrafricaine connue pour collaborer étroitement avec des agents russes. Cette collaboration met en lumière l'intégration profonde des forces de Wagner dans les structures de sécurité centrafricaines. Le personnel de l'administration pénitentiaire a confié en privé à M. Figueira qu'il n'avait aucun pouvoir de décision concernant son dossier, ce qui attestait de l'influence prépondérante des acteurs russes sur les autorités locales.
Motivation et manipulation russe : une stratégie de déstabilisation
L'arrestation de Joseph Figueira s'inscrit dans un contexte plus large de l'ingérence russe en République centrafricaine, avec des motivations clairement identifiées. Les motivations de cette opération sont liées à une structure de communication russe identifiée sous le nom d'Africa politology. Cette entité, dont l'existence et les activités ont été documentées, a pour objectif stratégique de discréditer les ONG occidentales, la mission des Nations unies et les initiatives diplomatiques des États-Unis dans la région. L'affaire Figueira semble avoir été un instrument opportun pour faire avancer cet agenda.
Un élément déclencheur de cette réaction russe a été la négociation en cours pour l'implantation d'une entreprise de sécurité privée américaine avec la présidence centrafricaine. Cette perspective a provoqué une réaction vive de la part des réseaux russes, qui y ont vu une menace à leur hégémonie en matière de sécurité et d'influence. Dans ce contexte, Africa politology a utilisé les données extraites des téléphones saisis de M. Figueira pour l'accuser d'espionnage et de complicité avec la rébellion. Cette tactique vise à fabriquer des preuves et à construire un récit justifiant l'arrestation et la condamnation d'un humanitaire, tout en ternissant l'image des organisations occidentales. La rapidité et la coordination de l'opération, de l'arrestation à l'exploitation des données, suggèrent une planification minutieuse de la part des acteurs russes.
Procès inéquitable et verdict : la justice sous influence
Le procès de Joseph Figueira a été entaché de nombreuses irrégularités, soulevant de sérieuses questions quant à son impartialité et à l'indépendance de la justice centrafricaine. M. Figueira a été condamné à dix ans de travaux forcés et à une amende financière substantielle, une peine d'une sévérité inhabituelle pour les accusations portées. L'avocat de la défense de M. Figueira, l'ancien Premier ministre Nicolas Tiangaye, a décrit le dossier officiel comme ne comprenant que onze pages pour huit incriminations, ce qui est un volume de preuves étonnamment mince pour une affaire aussi grave. Ce manque de substance dans le dossier de l'accusation a rendu la tâche de la défense d'autant plus ardue.
Pendant le procès devant le tribunal criminel de Bangui, l'ingérence des agents de Wagner a été flagrante et directe. Des agents de Wagner ont remis directement au procureur des documents qui n'avaient pas été préalablement portés à la connaissance de la défense ni des magistrats, violant ainsi les principes fondamentaux d'une procédure équitable. Cette intervention directe et non procédurale a non seulement compromis les droits de la défense, mais a également jeté une ombre sur l'intégrité de la cour. La défense a tenté de contester ces méthodes, mais ses requêtes ont été systématiquement rejetées. Les requêtes de la défense concernant une expertise indépendante des téléphones et notes de M. Figueira ont été refusées par la cour. Cette décision a limité considérablement les moyens de la défense de contester les preuves présentées contre lui, notamment celles prétendument extraites de ses appareils électroniques et utilisées par Africa politology pour étayer les accusations d'espionnage. Le refus d'une expertise indépendante a privé M. Figueira d'une opportunité clé de prouver son innocence et de démanteler les allégations fabriquées.
Libération et portée internationale : un dénouement diplomatique
Malgré la sévérité de la condamnation et les conditions de détention difficiles, Joseph Figueira a finalement été libéré début avril 2026, après vingt-deux mois de détention passés au Camp de Roux à Bangui. Cette libération, bien que tardive, a été le fruit d'efforts diplomatiques intenses et concertés. Sa libération a été obtenue grâce à une procédure d'extradition humanitaire, une démarche complexe qui a nécessité une coordination entre plusieurs acteurs internationaux.
Cette démarche a été négociée par la diplomatie belge et portugaise, les deux pays dont M. Figueira est ressortissant. Leurs efforts conjoints ont été cruciaux pour maintenir la pression sur les autorités centrafricaines et obtenir la libération de leur citoyen. Ces négociations ont également bénéficié du soutien de rapports des Nations Unies concernant la détention arbitraire. Ces rapports, en documentant les violations des droits de l'homme et les irrégularités de la procédure judiciaire, ont renforcé la légitimité des demandes de libération et ont mis en lumière la situation de M. Figueira sur la scène internationale. La libération de Joseph Figueira, après une détention prolongée et un procès jugé inéquitable, note les défis auxquels sont confrontées les organisations humanitaires et les ressortissants étrangers dans des régions où l'influence de groupes comme Wagner est prépondérante, et démontre l'importance de la diplomatie internationale pour la protection des droits individuels face à des systèmes judiciaires compromis.